À tant le voir, le voici ignoré : le trident de Poséidon (ou Neptune) est l’attribut par excellence du dieu de la mer. Or quel peut être l’usage d’un tel objet par un dieu qui côtoie les sardines ? Histoire et origine de cet objet de pouvoir.
Poséidon, un enfant qui échappa aux services sociaux
Fils du Titan Cronos qui épousa sa sœur Rhéa (ce qui pose déjà problème), Poséidon est notoirement le frère de Zeus et d’Hadès ainsi que le petit-fils d’Ouranos (le Ciel) et de Gaïa (la Terre), deux divinités primordiales. Cronos avait pour mauvaise habitude de dévorer ses propres enfants, ce qui déplaisait naturellement à son épouse Rhéa. Cette dernière, contrariée, sauva son dernier-né Zeus qui parvint à mettre un terme à cette gastronomie originale, évinçant son père en libérant ses frères et sœurs de l’estomac paternel. Zeus devenu dès lors divinité suprême (et psychotique), se partagea l’univers avec ses frangins Poséidon et Hadès. Tandis que le petit dernier s’accaparait le royaume des Cieux, l’empire des Eaux revint à Poséidon et celui des Enfers à Hadès. Chacun reçut un attribut forgé et offert par leurs oncles autrefois prisonniers de Cronos, les Cyclopes ouraniens. Les trois tontons se nommaient Bróntês (Tonnerre), Sterópês (Éclair) et Árgês (Foudre). À Zeus ils offrirent le foudre, à Hadès la kunée (un casque rendant son porteur invisible) et à Poséidon son trident. Ces trois attributs sont ainsi tous forgés par des manifestations météorologiques synonymes de fertilité et caractérisant les dieux les plus puissants. Ce lien entre météo et pouvoir se retrouve dans tous les récits démiurgiques des sociétés humaines.
Tonnerre, éclair et foudre sont les manifestations reliant le ciel à la terre. Émanant du ciel dans le bruit et la lumière, la foudre frappe la terre, atteignant ses entrailles pour la rendre fertile. Considérant cela, il apparaît alors naturel que Zeus, Poséidon et Hadès se trouvent être la trinité maîtresse de l’Univers, chacun ayant hérité de l’une de ses parties.
Par ailleurs, ces attributs forgés par les trois Cyclopes indiquent et attestent que cet Univers tripartite émane à la fois du Ciel (Ouranos) et de la Terre (Gaïa). L’eau qui tombe du ciel sur la terre est le lien entre ces deux mondes ; elle s’infiltre dans les profondeurs avant de remonter à la surface et de s’évaporer vers le ciel. Et puisque Ouranos le Ciel et Gaïa la Terre n’étaient pas chastes, ils donnèrent naissance à Póntos, personnification de la Mer.
À l'image de Póntos, et par l'eau qui fait la mer, Poséidon est le lien unissant le ciel et la terre.
Neptune calmant la tempête accompagné d’un triton, marbre sculpté en 1737 par Lambert-Sigisbert ADAM (vers 1700 – 1759) © Musée du Louvre / Pierre Philibert

Pégase, l’incarnation de l’unité des trois mondes
Il n’est pas inutile de rappeler que Poséidon est le père de Pégase, le cheval ailé mythologique. Et si à première vue le lien de l’équidé volant avec le trident n’est pas évident, l’un comme l’autre sont deux attributs presque semblables du dieu de la mer.
L’étymologie de Pégase relie déjà cette créature à l’eau. Selon Hésiode, Pếgasos provient du grec ancien pêgế signifiant « source » : il suffit d’ailleurs que le canasson emplumé frappe d’un coup de sabot le sol pour qu’une source apparaisse miraculeusement. Ajoutons qu’une légende de Thessalie nous enjoint à reconnaître Scyphios, le premier cheval, comme la création originale de Poséidon. Or, le cheval est animal chthonien (lié aux puissances telluriques) et psychopompe : il n’en fallait pas plus pour devenir un attribut du dieu.
Lorsqu’un cheval apparaît dans la mythologie grecque, il dévoile systématiquement la véritable nature de Poséidon et rapproche, l’air de rien, le lecteur du fameux trident. Pégase n’est pas seulement un cheval sous acide, il remplit une mission de la plus haute importance : il porte les éclairs et le tonnerre à Zeus, sur l’Olympe. Pégase, assimilé à l’eau et fils du seigneur des Eaux porte vers le maître des Cieux ce qui caractérise son attribut, le foudre.
Ajoutons que des études linguistiques récentes du nom de Pégase ont également soulevé une connexion avec des racines étymologiques indo-européennes liées à la lumière. Enfin, l’épithète sonipes « au pied sonore » qui accompagne parfois le nom de Pégase invite à admirer cet animal, par essence, chthonien (Hadès), né de l’eau (Poséidon) et capable de s’élever dans les cieux (Zeus) portant éclairs et tonnerre (dont il semble pouvoir reproduire le bruit avec ses sabots) tout en demeurant parfaitement invisible aux yeux humains. Ainsi, Pégase porte à la fois le foudre de Zeus et la kunée (la cape d’invisibilité ) d’Hadès, tous deux forgés par les Cyclopes. Ne manque plus que le trident de Poséidon pour réunir les trois mondes qui forment l’univers. Or, souvenons-nous : le trident comme le cheval sont des attributs de Poséidon. Pégase est à l’image du trident, une charnière indispensable entre les trois mondes. Sa puissance invisible s’exerce partout, ce dont les humains se passeraient bien.
Voici de quoi vous faire briller, chers lecteurs, lors de vos prochains dîners mondains. Il faudra pour conter cette histoire un talent consumé de désinvolture et surtout, une intransigeance quant aux sources citées (moi). Devant votre public, commencez par rappeler que Poséidon était également le dieu énosikhthon « qui ébranle la terre ». N’omettez pas de préciser que dans la pensée grecque ancienne, l’eau supportait la terre ; Poséidon était donc responsable de ses mouvements et, par conséquent, responsable des tremblements de terre.
Maintenant, vous rappellerez au bon souvenir de votre auditoire un certain cheval de Troie, qui une fois entré dans la ville du même nom, signa son entière destruction. Les récits homériques ne sont que les métaphores poétiques d’un antique fait divers : car c’est un tremblement de terre qui détruisit la ville vers 1275 avant J.C. Le cheval est le symbole de Poséidon, nous l’avons dit. Or, à Troie, Poséidon n’entra pas par la petite porte, et le dieu qui ébranle la terre ne fit qu’une bouchée de la cité qui s’écroula sous ses pas ; car c’est bien un tremblement de terre catastrophique qui détruisit Troie. Ce mythique cheval de bois construit par les Grecs n’était en réalité qu’un mouvement géologique.
Le trident, une manifestation de l’univers
Comme j’y fais référence dans l’article consacré à la peau de tigre de Bacchus, les mythologies grecques et romaines empruntent à d’autres cultures avant elles. Les racines communes avec la culture védique puis hindouiste ne sont pas rares, et les schémas mythiques trouvent des occurrences dans de nombreuses cultures. Nos langues latines dites indo-européennes empruntent souvent au sanskrit (évidemment, je grossis le trait puisque la linguistique n’est pas aussi simple).
C’est ainsi du côté de l’Inde antique que nous porte cette histoire du trident. Car Poséidon, qu’il soit hippios, le « dieu des chevaux », énosikhthon « celui qui ébranle la terre » ou bien phytalmios « le nourricier des plantes », apparaît toujours comme un homologue de Shiva. Ce dernier, un des trois dieux les plus importants du panthéon hindou avec Brahma et Vishnu, possède les mêmes attributs que notre Neptune. Associé aux chevaux, il est aussi responsable de la fertilité des végétaux car il est jala-murti « celui qui a la forme de l’eau ». La danse cosmique de Shiva Naṭarāja (Shiva roi de la danse) engendre dans un cycle sans fin la destruction et la création et la préservation de l’univers. Shiva contrôle l’espace et le temps, il est « l’ébranleur cosmique ». Poséidon n’agît pas autrement.
Ces deux divinités incarnent un flux créateur éternel et cyclique symbolisé par l’eau qui relie le monde des cieux (Zeus ou Brahma praja-pati, le seigneur démiurgique) et le monde souterrain (les « sombres » Hadès ou Vishnu). Chacun de ces dieux représente une phase de la création de l’univers : la vie naît d’une volonté démiurgique favorisée par l’eau et la lumière puis meurt et retourne sous la terre.
Tout comme Poséidon, Shiva se reconnaît par son trishula, son trident. Cet objet de pouvoir est à la fois créateur (l’eau, les chevaux), capable de préserver (il calme les flots de la mer et préserve les plantes), et destructeur (les tremblements de terre). Bien que le foudre de Zeus ou la kunée d’Hadès puissent circuler entre les trois mondes qui forment l’univers, le trident possède la pouvoir de les unir en les incarnant tous. Dans la plupart des traditions exégétiques, chaque dent de la trishula de Shiva correspond à un pouvoir du dieu : la création, la préservation et la destruction.
Ainsi, le trident de Poséidon semble finalement posséder les mêmes compétences que celui de Shiva. À cela s’agrège une capacité à agir sur les royaumes où règnent chacun de ses divins frères. Les trois dents de cet attribut extrêmement puissant ne semblent donc pas être le fruit du hasard et portent une véritable symbolique de réunion. Au point de se demander qui, finalement, est le véritable seigneur des dieux…
- CHAVOT Pierre, Le Bestiaires des Dieux, Dervy, 2016
- COLAVITO Maria Maddalena, The New Theogony : Mythology for the Real World, State University of New York Press , 1992
- Collectif sous la direction de Jean CHEVALIER et Alain GHEERBRANDT, Dictionnaire des Symboles : Mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Robert Laffont, 1997
- DURAND Gilbert, Les structures anthropologiques de l’imaginaire - 12e édition, Dunod, 2016
- HAMILTON Edith, La Mythologie : ses dieux, ses héros, ses légendes, Poche Marabout, 2013
- MAURY Louis-Ferdinand, Histoire des religions de la Grèce Antique, depuis leur origine jusqu’à leur complète constitution, Tome 1, Librairie philosophique de Ladrange, Paris, 1857
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Bravo!
Merci !
Érudition et humour j’adore !!
Merci Mélina 🙂
J’ai tout compris ! (Non c’est pas vrai, je vais devoir tout relire, il y a trop de personnages…)
Alors c’est « l’ébranleur cosmique », ou « le branleur cosmique » (mais ça m’étonnerait, pas très héroïque…) mais pas les deux !
Sinon j’étais content de retrouver le cheval psychopompe, un classique…
Je sais les lecteurs attachés au cheval psychopompe, la sonorité sans doute ! Par ailleurs, je m’inscris en faux ! Le nombre de personnages est bien moins élevé que dans la plupart des séries françaises et leur charisme est inversement supérieur : il y a deux trinités, une avec un penchant pour les feuilles de vigne farcies et l’autre pour les naans fromage (les deux sont de fins gourmets).
Encore un top article !
Un grand merci
Merci 🙂