Longtemps tabou, l’objet suscite depuis toujours une large palette d’émotions dont je te laisse établir l’inventaire. Voici, pour toi lecteur affamé, l’histoire du godemichet.

Nota bene : sans être une lecture d’enfant de cœur, cet article s’en tiendra à l’histoire de ce jouet illustré de photographies et dessins de sex toys qui, naturellement, n’auront pas le loisir de plaire aux plus pudibonds.

Le quizz à la fin de cet article est garanti sans images olé olé.

Godemichet : le début d'un art

Intérêt récurrent à toute l’humanité, le sexe demeure une des préoccupations centrales des sociétés. Dès la Préhistoire, de nombreux phallus sont sculptés dans la pierre ; pour autant, ces objets semblent avant tout remplir des fonctions symboliques de fertilité visant à favoriser les récoltes. Pas de quoi folâtrer sur des peaux de bêtes dans des grottes inconfortables.

Histoire du godemichet / sex toy
Phallus sculpté néolithique en pierre calcaire. Retrouvé à Maumbury Rings, site néolithique de Dorchester et actuellement présenté au Dorset County Museum de la même ville. © CM DIXON/Print Collector/GETTY Images

En revanche, certains objets phalliques sèment le doute… Rien n’empêche d’imaginer une utilisation pratique autre que symbolique. Néanmoins, le mutisme de la famille Pierrafeu à ce sujet ne laisse pas d’interroger sans fournir de réponse. Il serait prétentieux, aujourd’hui, de prétendre être en mesure d’affirmer que ces objets aient pu un jour réchauffer les longues soirées des périodes glaciaires.

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Plusieurs sculptures phalliques gravées figurant des prépuces rétractés ou absents, des piercings, des cicatrices et des tatouages. Circa 12 000 av. J.C © Javier Angulo / Hospital Universitario de Getafe, Espagne

Je n’évoquerai pas la légende qui veut que Cléopâtre ait inventé le vibromasseur en alliant de solides connaissances en matière de pratiques sexuelles et de non moins intéressants talents d’apicultrice. Rien n’atteste formellement qu’un rouleau de papyrus rempli d’abeilles ait été utilisé par la reine comme sex toy. Par ailleurs, les Grecs et les Romains ayant fait un travail remarquable en matière d’influence culturelle, il serait injuste de ne pas leur rendre hommage. Les choses commencent donc à devenir intéressantes avec l’Antiquité grecque durant laquelle c’est souvent la fête du slip. Mais pas pour tout le monde.

Les mythes grecs assignent à la femme une position peu enviable. La première femme, Pandore, est créée par Zeus pour punir les hommes. Ambiance. À cause d’elle, les voici désormais mortels et obligés de se reproduire ; le sort s’acharne. Au Ve siècle avant J.C., la femme est par beaucoup considérée comme une jarre destinée à recevoir la semence de l’homme jusqu’à ce que les textes d’Aristote, Hippocrate ou Gallien estiment qu’à part égale l’homme et la femme participent à la création d’un enfant. Néanmoins, et pour contrebalancer cette hypothèse par trop égalitaire, ils inventent le concept d’hystérie qui aura un impact direct sur l’utilisation de godemichet dans les siècles à venir.

Godemichet en gomme-laque, XVIIIe ou XIXe siècle © RMN-Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen-Âge) / Franck Raux
Godemichet en gomme-laque, XVIIIe ou XIXe siècle © RMN-Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen-Âge) / Franck Raux

La définition de l’hystérie emprunte aussi bien au nomadisme qu’à une autodétermination des organes. Ainsi, il propose que l’utérus fonctionne comme un « être à part entière » se promenant à l’envie dans le corps femelle et capable, à cause de ses pérégrinations, de provoquer la folie, voire même le suicide, chez la femme. Pour remédier à ce mal, il est primordial que la femme ait des enfants le plus vite possible et surtout qu’elle reste à la maison (et accessoirement qu’elle la boucle.). La bonne citoyenne grecque reste à demeure. Celle qui sort est ordinairement considérée comme une catin rôdant dans les rues, avide d’assouvir son insatiable besoin de sexe, telle une bête en chaleur à la fin du mois de septembre. Sale histoire qui soumet les femmes à leurs pulsions animales, pulsions qu’elles se trouvent incapables de contrôler. Mais ce n’est pas tout.
Tirésias, malencontreusement puni par les dieux et condamné (condamné) à être une femme, n’y va pas par quatre chemins : à l’aune de sa tragique expérience, il est en mesure d’assurer que les femmes ressentent plus de plaisir sexuel que les hommes. Systématiquement. Les garces. La sentence est sans appel et brille d’une objectivité désormais irréfutable : les hommes doivent avoir un contrôle sur les femmes car eux seuls sont capables de garder la tête (mais pas que) froide.

Toutes ces considérations sont importantes et vont gentiment influer sur l’utilisation des godemichets. Objets dont on ne tait pas l’existence. Jugez plutôt :
la pièce de théâtre Lysistrata a pour cadre la guerre du Péloponnèse (Ve siècle avant J.C.) au cours de laquelle une grève du sexe est organisée par les femmes. Aristophane, poète grec né vers 445 avant notre ère, en profite pour digresser au sujet de l’onanisme chez les citoyennes grecques. Le personnage Lysistrata, qui fut magistrat avant de devenir un groupe de rock, démontre aux femmes (ces malignes) que non seulement elles n’ont plus de maris (partis guerroyer), plus d’amants (partis accidentellement buter les maris ou bien victimes collatérales de la grève), mais qu’il n’est désormais plus possible pour elles de se procurer de salutaires godemichets car ces fumiers de Milésiens, fins artisans réputés dans la conception de ces objets, ont quitté l’alliance d’Athènes.

Godemichet en cuir rembourré de soies et daté du XVIIIe siècle Retrouvé à Gdansk en Pologne. Les exemplaires antiques ressemblaient pr

Ce qu’on retient de cette pièce pour le sujet qui nous concerne, c’est que les godemichets faisaient déjà l’objet d’un artisanat spécialisé (à Milet) ce qui atteste donc d’une utilisation courante. Car la société grecque avait en effet tout intérêt à encourager ses respectables citoyennes à user de l’olisbos (le nom qu’on donnait alors à ce jouet singulier). En effet, n’était-il pas préférable que les femmes, ces créatures libidineuses, toute prêtent à se vautrer dans le stupre, à arpenter les rues pour trouver un partenaire de fornication, pulvérisant au passage la réputation de leur famille – durement acquise, n’était-il pas préférable, donc, qu’elles restent sagement à la maison à manipuler avec adresse des olisbos Made in Greece pendant la sieste des gamins ? Tirésias n’aurait aucun mal à répondre à cette question.

La pièce d’Aristophane est par ailleurs riche d’enseignements pratiques. On y apprend que les olisbos étaient fait du même cuir qui servait à la fabrication des sandales. D’autres textes nous enseignent que les godemichets antiques étaient rembourrés (d’herbes séchées, de soies, de poils d’animaux ou de tissus) et enduits d’huile végétale pour les lubrifier. Malheureusement, aucun exemplaire de ces délicieux objets n’a été à ce jour retrouvé en fouilles.

Par chance, les céramiques ne sont pas avares de représentations de phallus ; et si elles ne remplacent pas ces objets disparus, elles peuvent éclairer l’imagination – si c’était nécessaire – de la forme que prenaient les olisbos :

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Amphore de type C (CVA 307) Vers – 490 Petit Palais, Paris © Stéphane Piera / Petit Palais / Roger-Viollet

La Rome antique aura, peu ou prou, le même raisonnement que les Grecs à l’égard de la sexualité des femmes. L’acte sexuel doit servir uniquement à alimenter la cité en nouveaux citoyens et les femmes respectables ne prennent pas de plaisir pendant l’acte.

Plusieurs textes romains anciens, moquent et méprisent l’usage des godemichets, ce qui indique que ces objets étaient utilisés et qu’ils n’avaient pas le loisir de plaire à toutes les morales. Pourtant, son nom antique gaude mihi (qui donnera plus tard godemichet) signifie littéralement « réjouis-moi ». Et il est bien difficile de croire qu’il ne fut pas employé en ce sens. Quant à leurs matériaux et leur artisanat, Pétrone évoque dans le Satiricon un phallus de cuir ressemblant aux descriptions grecques des olisbos. Aucune innovation technique remarquable ne semble à noter durant l’antiquité romaine.

Le godemichet : l'ami de la vertu chrétienne

Au premier abord, faire rimer godemichet et chrétienté semble pour le moins audacieux. L’absence de sex toys dans les boutiques vaticanes ne contredit pas cette première impression. Pourtant, il faut se souvenir que la sagesse de l’adage prescrit « de deux maux, le moindre ».

Au Moyen-Âge, la chrétienté n’entend pas jeter les païens avec l’eau du bain (baptismal). Les idées qu’ils se font des femmes trouvent grâce à ses yeux : les femmes sont viles et concupiscentes. C’est à cause de la première d’entre elles, Ève, cette trainée, que l’homme est obligé de travailler dur au lieu de courir à poil dans un jardin sous l’œil ému de son Créateur. Grégoire le Grand (540-604) clarifie donc l’opinion de l’Église sur la sexualité : « Nous ne prétendons pas que le mariage soit coupable […] mais il ne peut avoir lieu sans volupté charnelle ». Voici une constatation bien ennuyeuse avec laquelle il va falloir négocier.

Durant ce millénaire qu’est le Moyen-Âge, le mariage doit unir deux personnes à qui l’on donne pour mission de pondre de nouveaux chrétiens (#CopyComic Rome antique). Impossible pour Greg de cracher dans la soupe, si tout le monde se range au célibat, il finira tôt ou tard par perdre son emploi confortable et parfumé faute de fidèles à houspiller. L’Église n’ai pas la première prescriptrice en matière de gaudriole, mais elle sait son impuissance (…) face à elle, alors elle s’essaie, plus ou moins selon l’époque, à la circonvenir et à la restreindre. Les recommandations sont donc simples et parfaitement compréhensibles pour éviter toute jurisprudence : les relations charnelles ont lieu dans le lit conjugal et n’ont vocation qu’à faire des bébés. Le plaisir qui accompagne cette activité n’est pas tout à fait répréhensible car on lui accorde la qualité de favoriser la création de beaux bébés. Amusant : les pénitentiels recensent les sanctions à prendre en cas de flagrant délit de plaisir charnel n’ayant pas pour objectif la procréation (l’adultère par exemple). La précision des différents cas et sanctions laissent imaginer que ce genre d’affaires n’étaient pas particulièrement rares.

Fou tenant un godemichet, XVIe siècle Hans Sebald Beham (1500 – 1550), dessinateur et graveur allemand

L’onanisme et les machines à forniquer font tout de même débat. Ce qui suggère que les malheureux ecclésiastiques ont toutes les peines du monde à décourager leurs ouailles de s’y adonner. Et si il est absolument diabolique et contre-nature pour un homme de gaspiller sa semence, d’être à ce point vicieux qu’il mette en danger l’espèce, tout le monde n’a pas le même avis quant à l’onanisme féminin.

Burchard de Worms (vers 965 – 1025), évêque de Worms n’est pas du tout chaud pour l’encourager. Il semblerait même qu’il ressente un certain dégoût rien qu’à l’évocation d’une telle pratique :

« As-tu fait ce que certaines femmes ont coutume de faire, as-tu fabriqué une certaine machine de la taille qui te convient, l’as-tu lié à l’emplacement de ton sexe ou de celui d’une compagne et as-tu forniqué avec d’autres mauvaises femmes ou d’autres avec toi, avec cet instrument ou un autre ? »

Le Corrector sive Medicus de Burchard de Worms

Albert le Grand (1200 – 1280) relativise. Selon lui, la femme ne produisant pas de semence, la masturbation féminine ne risque pas de faire courir l’espèce à sa perte. Alors il est préférable de calmer les pulsions des jeunes filles par la masturbation plutôt que par un vice bien plus grand menant droit vers la débauche.

« La jeune fille commence alors à désirer le coït, mais dans son désir, elle n’émet pas et, plus elle use de l’acte sexuel ou plus elle recourt à
des pratiques manuelles, plus elle désire […]. C’est pourquoi certaines jeunes filles vers quatorze ans ne peuvent être satisfaites par le coït… et elles imaginent le coït ou le membre viril, ou se livrent à des pratiques avec les doigts ou d’autres instruments jusqu’à ce que les conduits soient relâchés par la chaleur du frottement et que sorte l’humeur spermatique, ainsi que la chaleur qui l’accompagne. »

De animalibus, lib. IX, tract. I, cap. I, p. 675, traduit par D. JACQUART, CL. THOMASSET

Socialement donc, il y a moindre mal à la masturbation féminine quant il y a crime d’Onan quand elle est masculine. L’une permet de limiter la prolifération de l’adultère et des bâtards, l’autre est littéralement un crime contre l’humanité.

Peu de mentions éclairent quant à la nature des godemichets au Moyen-Âge. Toutefois, les pénitentiels (livres aidant les clercs à l’administration du sacrement de pénitence) sont encore d’une grande aide puisqu’ils font état de femmes utilisant pour leur plaisir des légumes ou des objets fabriqués en bois. Les catégories sociales les plus aisées ont accès à des godemichets de luxe qu’un artisan de talent et de peu de moral leur procurera en bois, couvert de velours ou de soie, en cuir ou en ivoire par exemple.

Au XVe siècle, le marché du luxe ne dénigre pas les préoccupations voluptueuses et satisfont les goûts dispendieux - sinon libidineux - de leur riche clientèle par d'exceptionnelles pièces délicatement soufflées en verre Murano. Bouteilles et coupes à boire aux formes évocatrices doivent éveiller les sens lors d'un repas partagé, repas qui doit mener vers une autre forme de partage, tout comme la table, dressé, mais pour servir d'autres sortes de mets.

Bouteille en verre à forme de godemichet, XVIe siècle. © RMN-Grand Palais (musée de Cluny – musée national du Moyen-Âge) / Franck Raux
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À Venise et en Bohême, des verreries de table aux formes érotiques sont l’objet d’un commerce amusé qui décor certaines tables privées et des cabinets de curiosités. Les produits sont généralement luxueux et si évocateurs qu’ils deviennent un topos littéraire qui va faire des godemichets de verre un fantasme des littérateurs érotiques. Les Ragionamenti de Pierre l’Arétin (1492 – 1556) en font grand cas. Dans ce manuel destiné aux filles de plaisir, l’écrivain décrit par la voix de la courtisane Nanna la livraison d’un panier de fruits – comestibles d’une manière que la morale condamne, en particulier dans un établissement religieux rassemblant prêtres, abbés, novices, nonnes et abbesses :

À peine avaient-ils posé les yeux sur ces fruits du Paradis […] que les mains des hommes et des femmes se jetèrent sur ces fruits de la même façon que les gens se précipitent sur les bougies jetées de la Loggia le jour de la chandeleur.

Demandant ce qu’étaient exactement ces fruits, sa protégée Antonia appris qu’ « ils étaient ces fruits de verre fabriqués à Murano… à la forme de témoignage d’homme. »

Désignés en Italie par le nom de diletto (délice) ou de passatempo, ils deviennent sous les plumes d’Angleterre les pastinache muranese « panais de Murano ». Un poème de Thomas Nashe, The Choice of Valentines, conte les préférences d’une héroïne qui trouve à remplacer un jeune homme éjaculateur précoce par son little dildo en verre qui ne risquait « jamais de faire gonfler [son] ventre avec un enfant » et qui se nourrissait « d’eau chaude ou de lait » permettant de simuler une éjaculation au moment de l’orgasme.

Une jeune fille testant avec sérieux le matériel fabriqué à Murano Estampe érotique de Marcantonio Raimondi (circa 1470/82 – 1527/34) Nationalmuseum, Stockholm
Une jeune fille testant avec sérieux le matériel fabriqué à Murano. Estampe érotique de Marcantonio Raimondi (circa 1470/82 – 1527/34). Nationalmuseum, Stockholm

Godemichets modernes et autres sex tous modernes : la technologie au service du slip

L’outil se perfectionne et gagne en réalisme. La littérature érotique des XVIIe et XVIIIe siècles se laisse librement aller à toutes sortes de grivoiseries et permet d’enrichir notre connaissance en matière de godemichets. Charles de Cigogne, auteur érotique (euphémisme. Ses écrits sont authentiquement pornographiques) du XVIIe siècle, nous est ici d’une aide précieuse puisqu’il dédit un poème à ces jouets, Godemichy :

« Mais je me plains que tout le jour,
Fuyant même le nom d’amour,
Vous contrefaites la doucette,
Cependant que, toute la nuit,
Vous prenez un nouveau déduit
Avec un manche d’époussette. […]

 

Une autrefois, il faut choisir
Le temps, le lieu, et le plaisir
De vous caresser à votre aise ;
Usant de ces bâtons polis
Dont l’on rehausse les gros plis
Et les bouillons de votre fraise.

 

Ceux de velours ne coulent pas,
Ceux de satin deviennent gras,
Et sont rudes à la couture ;
Ceux de verre, par un malheur,
S’ils se cassaient, en la chaleur,
Vous pourraient gâter la nature.

 

Il vaudrait bien mieux pratiquer
L’amour même, sans se moquer,
Sans aimer l’ombre de son ombre,
Et sans un ébat tout nouveau,
Vous jouer de quelque naveau
Ou d’un avorton de concombre. »

Voilà bien un inventaire riche et détaillé, présentant avantages et inconvénients de chaque modèle. Manche d’un petit balai, bâton poli, en velours, en satin, en verre ou sélectionné dans les allées d’un potager, les avatars phalliques ne manquent pas. On devine bien sûr que chaque catégorie sociale fait selon ses moyens : chandelles, légumes divers, manches à balai ou étuis d’aiguilles chez les couturières ne fréquentent pas les mêmes demeures que les ouvrages de velours.

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Bouteille en verre à forme de godemichet. © RMN-Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen-Âge) / Franck Raux

En 1655, le premier roman libertin et érotique paraît anonymement à Paris et s’intitule L’École des Filles. Dans cet instructif ouvrage – dont l’époque reprocha (très justement) à son auteur son nom de « Jean l’Ange » en lui intentant un procès – dans cet ouvrage disais-je, deux cousines discutent des choses de l’amour. La plus âgée, Susanne, détaille à Fanchon la plus jeune tout ce qui a attrait aux relations entre hommes et femmes. Elle aborde ainsi et sans circonvolutions le chapitre des godemichets dans l’extrait ci-contre.

école-des-filles-extrait

Notons l’incongruité des premiers exemples proposés :

D’autres prennent des cervelas, de grosses chandelles.

Charles de Cigogne avait omis de nous parler charcuterie et luminaire. L’exhaustivité des listes tend bien à prouver que le godemichet n’était pas un jouet aussi rare qu’on pourrait l’imaginer puisque chaque catégorie sociale trouvait dans ses ressources financières ou domestiques les moyens « d’appaiser leur chaleur & de soulager la nature vitale ».

Gravure tirée de L’École des filles – ou la philosophie des dames, premier ouvrage libertin d’auteur inconnu, parût en 1655. © Slate
Gravure tirée de L’École des filles – ou la philosophie des dames, premier ouvrage libertin d’auteur inconnu, parût en 1655. © Slate

Une question demeure : où se procurait-on les godemichets au XVIIe et XVIIIe siècles ? Comme au Moyen-Âge, tout dépendait des moyens financiers de l’acquéreur. Si les objets du quotidien faisaient le plus souvent l’affaire, les plus luxueux exemplaires étaient achetés auprès d’artisans arrangeants. Alors qu’il goûte aux plaisir simples d’une cellule (confortable) de la Bastille, le marquis de Sade (1740 – 1814) demande à son épouse la marquise de lui procurer un godemichet – dont il donne précisément les mensurations – auprès de l’un des menuisiers ou ébénistes du faubourg Saint-Antoine à Paris. Cela n’emballe pas vraiment la marquise, dont sa propre mère a fait embastillé l’époux sur lettre de cachet, précisément à cause de ce genre de scandale dont il était coutumier.

Deux godemichets français en palissandre et fleur-de-lysé, dans leur coffret d’origine, XVIIIe siècle Vendus en 2010 par Brentwood Antiques Auction (Angleterre) pour la somme de 3600£ © The Telegraph
Deux godemichets français en palissandre et fleur-de-lysé, dans leur coffret d’origine, XVIIIe siècle Vendus en 2010 par Brentwood Antiques Auction (Angleterre) pour la somme de 3600£ © The Telegraph

Au XVIIIe siècle, les meilleurs artisans sont toujours sollicités, mais on peut aussi suivre les prostituées ou les adresses des bordels les plus courus pour obtenir l’objet convoité.

À Londres, il n’est rien de plus simple que de se procurer un dildo puisqu’ils se vendent au vu et au su de tous, chez Madame Phillips qui tient boutique à Leicester Square, en plein cœur de Londres.

À Paris, c’est à l’adresse de Madame Marguerite Gourdan (1727 – 1783), dite la « Petite Comtesse » qu’il faut se rendre. Son établissement situé 23 rue Dussoubs accueille la plus haute société et rend les plus aimables services. À son décès, une quantité de lettres d’abbesses ou de simples nonnes furent retrouvées parmi ses papiers, toutes demandant l’envoi d’un « consolateur », l’autre nom du godemichet, objet dont l’entremetteuse faisait naturellement un commerce fructueux.

La Fée Électricité

Puis vint la Révolution industrielle du XIXe siècle. Dès lors, le godemichet va peu à peu adopter l’allure qu’on lui connaît aujourd’hui. L’exploitation du caoutchouc d’Inde permet d’obtenir des modèles de plus en plus réaliste et de moins en moins onéreux. À Londres, ils se vendaient dans les années 1840 entre 2 et 10£, ainsi à la portée de (presque) toutes les bourses (…). Les modèles se multiplient et, bientôt, on en trouve pouvant être utilisés par deux personnes en même temps.

Les plus luxueux sont toujours réalisés dans des matériaux précieux, en ébène, en métal ou en ivoire, auprès d’artisans spécialisés ou bien achetés directement dans les bordels.

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Godemichet en ivoire annoté de des mentions "Carpe Diem" et "Think of me when this you see". Angleterre, XIXe siècle. Galerie Delalande © AnticStore
Godemichet veiné et un stylet en ivoire. Travail anglais, circa 1900. Coffret à l’imitation du palissandre © Millon

C’est véritablement avec le développement des appareils électriques que le godemichet va entamer une toute nouvelle et brillante carrière. Cinquième objet à être électrifié et d’invention anglaise (après la bouilloire mais avant l’aspirateur ou le fer à repasser, ce qui résumé à peu de choses près les priorités des Anglais : le thé et le sexe), le godemichet devient vibromasseur et tient non plus de la prescription divine mais la prescription médicale (qui n’est elle-même pas insensible aux prescriptions divines).

Le premier vibromasseur de l’histoire fut inventé par Joseph Mortimer Granville à la fin du XIXe siècle
Le premier vibromasseur de l’histoire fut inventé par Joseph Mortimer Granville à la fin du XIXe siècle

Notons pour sa postérité que le premier vibromasseur mécanique – délicatement baptisé « le marteau de Grandville » – fut justement l’invention d’un médecin anglais. Le praticien du nom de Joseph Mortimer Granville ne fut pas peu fier de déposer en 1883 un brevet protégeant son invention fonctionnant grâce à une machine à vapeur. Clever indeed.

Depuis l’Antiquité, le corps médical (essentiellement masculin) demeurait convaincu de la nécessité de soigner les hystériques (que regroupe potentiellement toutes les femmes équipées d’un utérus). Le diagnostic faisant consensus, le corps médical s’accordait sur l’absolu bienfait des massages vulvaires. Puisque ce même corps médical ne conçoit pas de jouissance féminine sans pénétration, le massage vulvaire et le « paroxysme hystérique » qu’il doit d’atteindre pour « soulager » la patiente est à mille lieux d’être considéré comme un orgasme. Ces massages souvent longs et barbants pour les médecins furent alors relégués aux sages-femmes puis aux patientes elles-mêmes, à qui il était chaudement recommandé l’utilisation de vibromasseurs pour soigner leur hystérie… Si c’est le médecin qui le dit…

Canard vibrant, Sonia Rykiel © chicandgeek.com

Les premiers vibromasseurs apparaissent dans les années 1860 – 1870 puis sont largement commercialisés dès 1905 avant d’être réprouvés et associés à la pornographie. Le retour en grâce au tournant du nouveau millénaire est du au célèbre Canard vibrant de Sonia Rykiel.

Godemichet et vibromasseur sont aujourd’hui considérés comme des objets associés à la libération sexuelle, se défaisant des préjugés qu’ils servirent pendant plusieurs siècles. Si les verriers de Murano, orfèvres et autres ébénistes ne fournissent plus les sex shops de ces productions divertissantes, les industries du plastique et du silicone pallient ces manques et proposent aujourd’hui une variété effarante de formes, de couleurs et de textures. Je terminerai donc en citant l’éloquent groupe Elmer Food Beat dont la verve poétique résume avec brio les qualités de ces nouveaux matériaux :

Le plastique c’est fantastique,
le caoutchouc super doux
Nous l’affirmons sans complexe
Nous sommes adeptes du latex

  • Sous la direction de JOURNET N. et BEDIN V., Le Sexe, d’hier à aujourd’hui, Éditions Sciences humaines, Paris, 2013
  • Collectif, Art and Love in Renaissance Italy, The Metropolitan Museum of Art, New-York & Yale University Press, New Haven and London, 2009
  • DEFRANCE E., Vieilles Façades Parisiennes, La Maison de Madame Gourdan, Documents inédits sur l’histoire des mœurs de la fin du XVIIIe siècle, Illustrations de Louis Michel, Paris Société du Mercure de France 26 Rue de Condé, 1901 (?)
  • DORLIN E. et CHAMAYOU G. (2005), L'objet = X. Nymphomanes et masturbateurs XVIIIe- XIXe siècles. Nouvelles questions féminines, 24 (1), 53-66 ESU Matteo, Preaching against Phallic Glasses in Fifteenth-Century Vienna. An exploration of Johann Geuss’ "Sermo de Clave". MEMO_quer 5 (2024), doi: 10.25536/2024q005.
  • FLANDRIN J-L., Le Sexe et l’Occident, Évolution des attitudes et des comportements, Collection L’Univers Historique, Seuil, Paris, 1981
  • FOUCAULT D. (Université de Toulouse Jean Jaurès) – Le pénis en littérature : des fabliaux aux romans libertins du XVIIIe siècle. New-York University of Paris 24/05/2013. 
Journée d’étude : « Histoire du pénis » Intervention orale non publiée
  • GUEVARA, Perry (2016) « Desdemona’s Dildo: Fetish Objects and Transitional Sex in Othello, » Early Modern Culture: Vol. 11 , Article 2
  • HARVEY Karen, « Le Siècle du sexe ? Genre, corps et sexualité au dix-huitième siècle (vers 1650-vers 1850)* », Clio. Femmes, Genre, Histoire [En ligne], 31 | 2010
  • HAVELOCK ELLIS H., Studies in the Psychology of Sex, William Heinemann Medical Books, LTD, USA, 1942
  • MAINES Rachel P., Technology of Orgasm, The John Hopkins University Press Baltimore & London, Baltimore, 1999
  • MIRABEAU, Honoré-Gabriel Riqueti (1749-1791 ; comte de). Erotika Biblion(édition revue et corrigée sur l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX, avec les notes de l’édition de 1833) par Mirabeau. 1867 (Gallica)
  • MOULINIER Laurence. Le corps des jeunes filles d’après les traités médicaux dans l’Occident médiéval. dir. L. Bruit Zaidman, G. Houbre, Chr. Klapisch-Zuber, P. Schmitt Pantel. Le corps des jeunes filles de l’Antiquité à nos jours, Paris, Perrin, pp.80-109, 2001.
  • MUCHEMBLED R., L’Orgasme et l’Occident, Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours, Seuil, Paris, 2005
  • D. et A. C., « Lysistrata », Coulisses [En ligne], 3 | Hiver 1991, mis en ligne le 04 juillet 2017 (http://journals.openedition.org/coulisses/1645 ; DOI : 10.4000/coulisses.1645)
  • SEVEGRAND Martine, « Claude LANGLOIS, Le crime d’Onan. Le discours catholique sur la limitation des naissances (1816-1930), Paris, Les Belles Lettres, 2005, 502 p. », Clio, 22 | 2005, 269-270.
  • Jacquart, Danielle, and Claude Thomasset. “ALBERT LE GRAND ET LES PROBLÈMES DE LA SEXUALITÉ.” History and Philosophy of the Life Sciences, vol. 3, no. 1, 1981, pp. 73–93.
  • WENGER Alexandre, « Lire l’onanisme. Le discours médical sur la masturbation et la lecture féminines au XVIIIe siècle », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés
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